Programme de l'écrit 1 de l'agrégation interne d'EPS pour la session 2020

L’épreuve consiste en une dissertation ou un commentaire. Les sujets portent sur des thèmes concernant l’enseignement de l’éducation physique et sportive de 1967 à nos jours. Il est attendu que les candidat.e.s mobilisent les connaissances historiques, sociologiques, épistémologiques, culturelles et institutionnelles, permettant de comprendre l’évolution des pratiques professionnelles relatives à cette discipline scolaire. Les réflexions et démarches argumentaires des candidat.e.s seront mises en relation avec les enjeux, débats et controverses, passés et actuels, qui accompagnent la construction de l’éducation physique et sportive au sein du système éducatif.

Orientations thématiques :

- La leçon d'EPS et l’étude de ses déterminants

- Les jeunes et les pratiques sportives : les incidences en EPS

- Le corps et ses représentations en EPS

- L’évolution de la relation pédagogique en EPS : Les interactions professeur-élèves en EPS

- Les politiques éducatives et leur application en EPS

 

 

Commentaires

Remarques concernant la présentation générale de l’épreuve (1èr paragraphe)

- « de 1967 à nos jours » : la périodisation est précise, les 50 dernières années, avec comme point de départ l’année 1967, tout particulièrement marquée par la publication de nouvelles Instructions Officielles qui, notamment, officialisent la sportivisation de l’EPS. Pour répondre au besoin d’effectuer une périodisation sur un temps court, la dernière partie de mes ouvrages Histoire de l’EP a été scindée en trois (1981-1991 / 1992-2002 /2003 à nos jours) et les fins de chapitre de mes livres méthodologiques et thématiques ont été complétées et précisées.

- « les candidat.e.s mobilisent les connaissances historiques, sociologiques, épistémologiques, culturelles et institutionnelles » : comme je l’ai déjà dit dans la présentation, il est clair que la volonté est bien que le(la) candidat(e) ne privilégie pas un champ de connaissances particulier mais qu’il s’appuie sur tous types de données lui permettant de développer une argumentation pertinente répondant à un sujet précis.

- « comprendre l’évolution des pratiques professionnelles relatives à cette discipline scolaire » :

L’accent est délibérément mis sur les « pratiques professionnelles » : les textes officiels ne peuvent constituer l’essentiel de l’argumentaire dans les copies. S’ils sont incontournables, ils doivent être complétés par une analyse de ce qui se fait réellement dans les établissements scolaires. Autrement dit, le(la) candidat(e) à un concours interne doit être capable d’avoir un recul réflexif sur l’évolution de son action professionnelle. Les travaux récents portant sur la scolarisation des différentes APSA et sur les transformations de leur enseignement constituent un appui incontournable (voir notamment : C. OTTOGALLI-MAZZACAVALLO et P. LIOTARD, L’éducation du corps à l’école. Mouvements, normes et pédagogies 1881-2011, AFRAPS, 2012 ; M. ATTALI, J. SAINT-MARTIN, A l'école du Sport. Epistémologie des savoirs corporels du XIXème siècle à nos jours, De Boeck, 2014 ; un chapitre est consacré à cet aspect dans mes ouvrages méthodologiques). Ils permettent de mieux comprendre les changements dans les conceptions d’enseignement en s’appuyant sur des activités particulières.

- « enjeux, débats et controverses, passés et actuels, qui accompagnent la construction de l’éducation physique et sportive au sein du système éducatif » :

La notion d’« enjeu » n’est pas anodine. Pour mieux la comprendre, on peut se référer à l’analyse réalisée par Jean-Paul Clément dans le premier chapitre du livre Sport et pouvoirs au XXème siècle (PUG, 1994) : s’il y a enjeu, c’est qu’il y a quelque chose en jeu, à gagner ou à perdre, c’est que le jeu est ouvert. « L’enjeu motive l’engagement dans le jeu… il y a lutte pour se l’approprier ». « L’approche en terme d’enjeux » consiste donc à considérer l’éducation physique comme un « champ de concurrence » au sein duquel il faut repérer, au cours des différentes conjonctures qui se sont succédées, « la nature des éléments qui orientent les actions » des différents acteurs et leurs stratégies. Autrement dit, les « définitions de l’éducation physique et de ses contenus sont en permanence l’objet de luttes entre les différents acteurs du champ. L’état actuel (…) de l’éducation physique, y compris au niveau de la nature de ses conflits et débats internes, est l’aboutissement d’une série de choix historiques et non une étape obligée dans un processus de développement univoque, continu, linéaire, logique en somme parce chronologique… Les choix historiques donnent toujours lieu à des conflits et des débats intenses ». Pour chacun des protagonistes, l’enjeu est de réussir à « imposer une direction dominante, d’obtenir le pouvoir sur les actes des autres, d’institutionnaliser cette domination dans des textes officiels ou des productions » afin d’obtenir une légitimité qui peut être pédagogique, théorique, politique et législative, culturelle, économique… En résumé, l’utilisation de la notion d’enjeu conduit à refuser toute analyse simplificatrice (évolution inéluctable, qui fait consensus) et, au contraire, à aborder les différents événements historiques dans toute leur complexité (cela aurait pu se passer autrement, car tout le monde n’était pas d’accord pour que cela évolue comme ça a été le cas, et rien n’est définitivement figée…). Elle incite à valoriser les « débats et controverses, passés et actuels », la « construction de l’EPS » n’étant pas un long fleuve tranquille. Notons que la notion de « construction » est intéressante et est soumise, pourrait-on dire, à des propositions de nombreux « architectes-concepteurs » qui ont chacun une vision particulière du projet. Les « ouvriers-enseignants » sont chargés de la mise en œuvre des travaux avec leurs élèves ; ils sont dotés d’une réelle marge de manœuvre et jouent donc un rôle actif dans ce processus. Sur la base de la compréhension des débats et controverses, ils pourront se positionner en tant qu’acteurs lucides et critiques sur les problèmes identitaires et le devenir de la discipline qu’ils enseignent. Ne peut-on pas trouver ici la raison d’être de l’Ecrit 1 des concours de recrutement ?

Dernier point : cette construction de l’EPS se fait « au sein du système éducatif ». Elle doit donc constamment être resituée au regard des transformations de ce système éducatif, qui s‘adapte sans cesse aux évolutions sociétales. Si les sujets portent sur l’EPS, il est donc incontournable d’ouvrir la focale pour analyser « l’intérieur du champ » au regard de ce qui l’entoure (je pense ici aux réflexions de Bourdieu, qui parle de « relative autonomie » d’un champ).

 

Remarques sur les orientations thématiques

- La leçon d'EPS et l'étude de ses déterminants

Voilà un thème très large. La leçon d’EPS est le lieu où se fait l’EPS avec un enseignant et des élèves, mais de manière plus large, avec un enseignant appartenant à une équipe d’enseignants d’EPS et une équipe au sein d’un établissement scolaire (image de cercles de plus en larges : enseignant - enseignants EPS - établissement) et des élèves rassemblés dans une classe (ou un regroupements de classes) qu’il faut tout à la fois prendre en compte ensemble, en tant que groupe, mais aussi dans leur singularité et avec leurs différences. Tout est dit : la complexité est immense. Etudier les déterminants de la leçon d’EPS, et donc ce qui détermine cette leçon, ce qui la fonde, c’est, notamment et pour faire simple, tout à la fois s’intéresser à l’objet d’enseignement (les savoirs à enseigner) et à la façon d’enseigner cet objet (la méthode pédagogique, la relation pédagogique, le rôle de l’enseignant, le statut accordé aux élèves…). Pour comprendre les évolutions sur cette question depuis 1967, on ne peut pas faire l’économie de se pencher sur de nombreuses thématiques : finalités, place réservée aux différentes pratiques sportives, soubassements scientifiques, contexte scolaire, débats entre les acteurs/concepteurs et/ou courants… Ce seul axe pourrait constituer à lui seul un programme… qui n’en serait d’ailleurs pas un, puisqu’il nécessite de tout aborder ou presque si on veut l’appréhender dans toute sa complexité.

 

- Les jeunes et les pratiques sportives : les incidences en EPS

Ce nouvel item renvoie à une thématique très classique mais aussi très large et complexe, absente des concours ces dernières années : l’analyse des liens entre le sport (ou les pratiques sportives) et l’EPS.

Elle nécessite tout d’abord de s’interroger sur ce qu’on entend par « pratiques sportives », en s’appuyant sur les nombreux travaux des historiens et sociologues portant sur ce sujet (un certain nombre d’entre eux sont synthétisés dans mes ouvrages : une partie leur est consacrée à chaque période traitée dans l’Histoire de l’EP de 1945 à nos jours ; on peut également consulter les chapitres sur le sport et sur le plein air dans le Guide méthodologique). Malgré des désaccords portant notamment sur la question de la définition des termes, tous les auteurs s’accordent sur une progressive massification des pratiques sportives au cours des 50 dernières années (ce qui ne veut pas dire forcément une démocratisation), qui va de pair avec un processus de complexification / diversification entrainant une difficulté toujours plus grande de les définir. De manière plus précise, il est possible de dégager trois grandes tendances (A. LORET, « Quel sport en 2030 ? Questions à Alain Loret », Revue EPS, n° 379, janvier-février-mars 2018), qui s’empilent successivement (l’arrivée de l’une d’elles n’éliminant pas la-les précédente-s) et qui concernent souvent en premier lieu les jeunes, filles et/ou garçons :

- Depuis la fin du 19ème siècle et surtout depuis les années 1960 : l’hégémonie du sport de compétition. Il s’agit d’aller plus vite, plus haut, plus fort pour gagner.

- A partir de la décennie 1970 et plus encore depuis les années 1980-90, une diversification des pratiques sportives avec notamment l’essor progressif des activités physiques de pleine nature, de nouvelles formes de course à pied, des pratiques d’entretien du corps et des sports de rue.

- Enfin, depuis les années 2010, l’arrivée du E-Sport, liée à la numérisation de la société.

L’item utilise bien le pluriel - les pratiques sportives - pour rendre compte de cette diversité (Pociello écrit un ouvrage sur Les cultures sportives en 1995). L’engagement dans l’activité physique revêt diverses significations, chaque pratique sportive étant utilisée de multiples façons et pour de multiples raisons. Dès lors, la réponse à la question « qu’est-ce que le sport ? » ou « faites-vous du sport ? » devient de plus en plus délicate, ce qui explique les différences sensibles entre les résultats des diverses enquêtes. La plupart d’entre elles donnent actuellement une définition du sport, ou des pratiques sportives, de plus en plus large.

… et l’essor du E-Sport et des technologies numériques ne fait qu’accroitre les difficultés. Certains parlent de « vidéomotricité e-sportive » (N. BESOMBES, « Exécution et mindgame dans les jeux vidéo de combat : les deux facettes de la vidéomotricité dans l’e-sport », Science et motricité, n° 99, 2018), celle-ci étant sans aucun doute amenée à rapidement se développer de manière très importante (réel engouement chez les jeunes pour les compétitions de haut-niveau de E-sport - Asian Games 2018, Bercy 2019 -, création d’une Fédération Française d’E-sport en 2016 et d’un statut de joueur professionnel…) en parallèle avec « l’invasion » tentaculaire du numérique (voir une interprétation critique dans mon chapitre sur les outils pédagogiques du Guide méthodologique).

La complexification du champ sportif (et de la compréhension de ce champ) est encore accrue par une tendance actuelle toujours plus grande à la « multipratique », au panachage et au « zapping », qui tendent à remettre en cause l’opposition entre la culture sportive traditionnelle et les nouvelles formes de culture sportive (voir notamment : M. AUGUSTINI et P. DURET, « Les jeunes et les transformations de l’éthique sportive », Agora, n° 16, 1999). Les jeunes sportifs déclarent en moyenne sept pratiques sportives différentes, souvent une en club et les autres de façon libre, la pratique des sports de glisse pouvant par exemple aller de pair avec la pratique compétitive (Les adolescents et le sport, INSEP-Min JS, 2004)... et avec un intérêt croissant pour le E-Sport.

Qu’en est-il de l’EPS face à ces évolutions ?

Celles-ci provoquent de nombreux débats et controverses, ce qui renvoient à l’intitulé du programme du concours et au chapitre sur les différents courants de mon Guide méthodologique. Quelles sont les pratiques qu’il est possible de considérer comme légitimes et qui méritent d’être enseignées en EPS ? Le cadre de réflexion initié par Forquin est ici tout à fait pertinent (voir mon chapitre sur les liens « EPS et sport »). Les réponses sont multiples depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui (voir notamment : M. TRAVERT, O. L’AOUSTET, J. GRIFFET, « Les élèves et les sports », Revue EPS, n° 315, septembre-octobre 2005, et pour des exemples plus précis le chapitre sur « l’histoire scolaire des APSA » du Guide méthodologique). Notons enfin que la question des liens avec le sport de haut-niveau est réactivée avec les JO de Paris 2024 (voir dans mes ouvrages la position récente du CEDREPS vis-à-vis de ces Jeux).

Finalement, les auteurs des textes officiels sont amenés à faire des choix… qui vont par exemple de la primauté accordée aux sports de compétition en 1967 à l’intérêt porté au yoga en 2019. Cela nécessite d’être précisément analysé (voir les chapitres du Guide méthodologique sur ce thème).

 

- Le corps et ses représentations en EPS

Encore un item très large. L’éducation physique s’est bien sûr de tout temps intéressée au corps. Mais sur les bases de quelle(s) représentation(s) ?

On peut évoquer deux axes de réflexion :

- Les travaux de Vigarello et Parlebas ont montré que se sont succédées différentes visions, différentes représentations du corps humain, qu’il est possible de résumer à partir de trois modèles de machines qui, plus qu’ils ne se succèdent, « s’empilent » progressivement, avec à chaque fois une tendance dominante : on peut évoquer les notions de machines mécanique, énergétique et informationnelle. De ces conceptions découlent des types d’éducation physique bien particuliers… qui renvoient à des textes officiels, des acteurs, etc… (voir en premier lieu le chapitre consacré aux sciences dans le Guide méthodologique et thématique) … La perspective est très large.

- Cette perspective peut encore s’élargir si l’on s’attache à mener une réflexion sur les représentations sociales du corps, sur l’imaginaire corporel, découlant notamment des finalités de l’EPS : corps sain, corps sportif, corps créatif, corps autonome, corps citoyen… Dans le Guide méthodologique et thématique, je consacre un chapitre à cet aspect et de nombreux autres chapitres aux différents thèmes qui s’y rattachent.

 

- L'évolution de la relation pédagogique en EPS : Les interactions professeur-élèves en EPS

Cet axe peut être considéré comme une sous-partie du premier item. Mais il n’est également pas sans lien avec le troisième : c’est à travers la relation pédagogique, à travers les interactions entre le professeur et ses élèves que se jouent les apprentissages mais aussi que s’opérationnalisent les finalités de l’EPS et les représentations du corps, scientifiques et sociales, sous-jacentes.

 

- Les politiques éducatives et leur application en EPS

Si l’EPS doit être connue des candidats dans son fonctionnement interne (choix réalisés dans les textes officiels, débats entre les principaux acteurs…), si cela ne peut pas être compris sans élargir la perspective aux aspects scientifiques et sociaux (troisième item), ce dernier item invite à s’interroger sur les liens que cette discipline scolaire tisse avec la « maison école », pour reprendre l’expression utilisée par Pierre Arnaud (P. ARNAUD, « L’orthodoxie scolaire de l’éducation physique ou l’Etrangère dans la maison Ecole », Les Sciences de l’éducation, 1-2, 1990). Les transformations de l’EPS peuvent-elles être comprises à travers l’évolution des politiques éducatives (je leur consacre un chapitre à travers le filtre de la démocratisation) ? Et plus précisément, comment ces politiques sont-elles appliquées en EPS ? Peut-on parler de convergences, de divergences, de résistances… ? La thèse d’Arnaud reste incontournable pour répondre à ces questions et peut être complétée par les nombreuses réflexions qui ont été entreprises depuis, que ce soit sur l’analyse des politiques éducatives ou sur leurs liens avec l’EPS.

 

Pour conclure, les axes de réflexion sont nombreux, à la fois généraux et « pointus ». Ils exigent tout à la fois une connaissance approfondie de l’histoire récente de l’EPS, du système éducatif et des contextes sociétaux. Et plus difficile encore, il nécessite de mettre en lien ces différents niveaux de réflexion. Voilà un beau programme !